08/04/2009

Henri Duchêne

Journal "Indépendance" - Jeudi 7 avril 1966.  

LE PERSONNAGE TYPIQUE DE L'ENDROIT, ET SON "BAUDET" PIERROT, RENDENT ENCORE SERVICE A BIEN DES GENS. 

L'autre jour, alors que nous passions dans la rue Saint Donat à Houdeng, nous aperçûmes un curieux attelage qui bifurquait dans une ruelle étroite où à part les piétons et les cyclistes, il était le seul à pouvoir entrer. 

Il était composé d'un petit âne qui tirait une drôle de charrette chargée de charbon et aux côtés de la bête marchait un quadragénaire bien connu des Houdinois, car il est devenu une sorte de personnage de la localité. 

"Hô, gamin... hô, Pierrot..." criait le charretier qui tentait de faire ralentir la cadence car le petit âne tirait à qui mieux mieux. Lorsqu'il fut arrivé à destination, Henri Duchêne sortit de sa poche un morceau de sucre noirci et l'offrit à l'animal en guise de récompense. D'une maison voisine, une ménagère interpella le marchand de charbon en disant: "Allô, Henri... apportez-moi deux sacs de demi-gras". Nous apercevant, l'Houdinoise nous fit remarquer avec le sourire : "ça c'est un courageux; et puis n'est-ce pas réconfortant de voir de quelle façon il traite son animal? Savez-vous qu'il marche et qu'il tire autant que la bête?" 

PAULINE. 

Au fait, nous avions déjà entendu parler d'Henri Duchêne et de son baudet Pauline. Mais ce n'était plus elle à présent qui était attelée dans les brancards de cette charrette. Non, car après 20 ans de bons et loyaux services, Pauline, la fidèle compagne d'Henri, avait succombé à une maladie intestinale et le vétérinaire, M.Pierreux, n'avait rien pu faire pour la sauver. Désemparé un moment par cette perte cruelle, Henri Duchêne s'était mis à la recherche d'un autre âne. Trouver "un baudet" à notre époque n'est pas chose facile, même à Maurage qui en est la cité, on n'en trouve plus. Finalement, il avait accompagné Florian Soufflet à Bray et là, il était tombé sur Pierrot, un jeune âne, âgé de quelques mois à peine, qui, par la suite, allait donner pas mal de satisfaction au transporteur de charbon. 

Nous avons bavardé quelques instants avec ce personnage typique des deux Houdeng qui est célibataire, et qui eut le malheur de perdre sa mère, son père et sa soeur. A présent, Henri vit seul, dans une maison de la place Verte, à deux pas du stade du F.C. Houdeng et non loin de la place du Trieu. 

"Oui, m'fi, c'est un "djeu" d'être seul, mais heureusement que j'adore les animaux. D'ailleurs, ne sont-ils pas meilleurs que les hommes? Eux au moins, ils ne vous font pas de mal, et ils vous sont fidèles".

JE VEUX PAS D'AUTO. 

Nous lui avons ensuite demandé si une petite camionnette ne lui serait pas plus utile dans son métier : 

"Ah ça alors jamais... mon père avait acheté un camion mais je n'ai jamais prétendu me mettre au volant d'une machine semblable. Depuis l'âge de 14 ans, je fais le transporteur avec mon petit attelage et je n'ai jamais eu le moindre accident de roulage, pas une griffe, vous m'entendez?" 

Son père exerçait déjà le même métier et c'était lui qui avait acheté la Pauline qui était devenue célèbre à Houdeng. A la mort de son père, Henri avait continué seul son dur métier. 

L'homme nous dit encore: 

"Pauline était une bonne bête mais elle était "à s'mode", une flaque d'eau devant ses pattes et elle s'arrêtait ou la contournait. Quant à Pierrot, lui, il passe à travers tout, c'est un rapide. Parfaitement, m'fi, et puis malin comme un diable. Pierrot passe partout, même dans les ruelles les plus étroites ce qui m'arrange car cela me fait une clientèle spéciale." 

Et de nous décrire sa tournée journalière. Le matin, Henri s'en va chez M.Lebacq, prendre livraison de sa marchandise et puis il longe le Trieu à Vallée, pour revenir par la rue du Stade. Lorsqu'il s'arrête devant une maison, le charretier laisse tomber un poids suspendu à une chaîne, pour que l'âne n'aille pas plus loin. On l'entend venir aussi à cause des sept sonnettes fixées à la garniture du harnais. 

Henri Duchène ne prive de rien son fidèle compagnon, il lui avait même appris à chiquer mais un habitant de la place du Tri eu lui avait conseillé de ne plus lui donner de tabac au baudet si Henri tenait à garder "Pierrot" assez longtemps en vie. Et l'homme eut la sagesse d'écouter son voisin. Ainsi donc on peut rencontrer Henri Duchène un peu partout dans la localité, que ce soit ruelle du Capia ou à la chaussée Houtart et même à "Houdè" comme disent les gens d'Aimeries. 

LES BETES N'OUBLIENT PAS. 

Henri est l'ami de tout le monde et lorsqu'il passe avec son attelage, il ne manque jamais d'interpeller ses concitoyens auxquels il lance un petit mot gentil. Car autant le père Duchène était diable... autant le fils est jeune de caractère et bon garçon avec ça. 

Lorsqu'il a remisé son âne qui dispose d'une belle et spacieuse prairie située derrière la maison du charretier, Henri s'occupe de son jardin. Il n'est pas peu fier de ses fleurs qu'il offre aux voisins ou à ses clients. Henri... vous n'avez pas deux ou trois glaïeuls? Et l'homme de se faire un plaisir d'en cueillir pour les ménagères de l'endroit. 

Fixée au mur de la cuisine, on peut voir la photo de la défunte "Pauline" qui lui a rendu tant de services. Quant à Pierrot, qui lui a succédé, il est soigné comme un roi, car il n'y a rien de trop beau ni de trop bon pour le baudet à Henri. Ce dernier termina l'entretien de la façon suivante: 

"Croyez-moi, m'fi, on dit que les baudets ont la tête dure. Tout cela dépend de la façon dont on les traite. Car les bêtes, c'est comme les gens, il faut les mener avec douceur mais avec la différence, c'est que les animaux, eux, n'oublient pas... " 

A. Acou.

 

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06/04/2009

Les balançoires d'Ernest Collin d'Houdeng-Goegnies

Journal "Indépendance" - Samedi-Dimanche 6-7 août 1960. 

UN METIER FORAIN QUI A PARCOURU TOUTE LA REGION DU CENTRE.
"Les filles des Berlong'des" en ont poussé des nacelles! 

Avant même d'avoir entamé la lecture de ce papier, vos yeux, amis lecteurs, vos yeux se sont certes attardés sur la photo encadrée ci-dessous. Et, rêveurs, vous vous êtes demandé: "Où ai-je donc croisé ces yeux noirs, francs et audacieux? Et ces jupes plissées, cet uniforme marin où donc les ai-je entrevus. 

IMAGES RETROUVEES. 

Et soudain, vous vous êtes retrouvé trente ans en arrière peut-être, franchissant un petit portillon, gravissant quelques marches, et vous installant insouciant du tangage dans une nacelle des balançoires installées sur la place du village. 

Fier de vous, de votre audace, vous avez tendu une petite pièce à une fille accorte, vêtue d'une jupe plissée bleu marine, d'un chemisier blanc à grand col marin, et décidé à un envol superbe vous vous êtes laissé donner un coup de main, sûr et énergique, par la grande jeune fille qui vous recommande la prudence. 

Et c'est alors l'envol vers le ciel bleu, emporté semble-t-il sur l'air des orgues de barbarie. Tout en bas, les uniformes (car ils sont trois) continuent leur travail, inlassablement. De temps en temps, l'une des trois jeunes filles lève la tête et surveille le balancement des nacelles. Mais, le moment est venu d'interrompre votre jeu, et l'une d'elles s'avance afin de freiner l'envol de la nacelle. 

Vous avez, petit garçon ou petite fille, rejoint vos parents, connu d'autres joies sur le champ de foire... 

Mais pendant ces journées de liesse, les trois filles d'Ernest Collin - jeunes et jolies - ont poursuivi leur tâche, sans se laisser distraire un seul instant par les oeillades de certains jeunes gens et entreprenants passagers!

Et les années ont passé, les ducasses se sont peu à peu ternies, on est devenu des hommes et des femmes, mais tout au fond de nous sommeillent de vieux souvenirs; et ceux glanés "à la ducasse" demeurent d'une saveur telle que l'on aimerait les ressasser souvent. 

Les soeurs Collin vont aujourd'hui les faire surgir pour nous, et nous leur en savons gré ! 

LES ENFANTS DU VOYAGE. 

Des trois soeurs Collin, deux sont encore célibataires : Julienne a 59 ans, Ernestine 57, l'aînée, Germaine a, elle, 61 ans et exploite avec sa famille, une superbe friture foraine qui vous met l'eau à la bouche... 

C'est donc au domicile de Julienne et d'Ernestine - au n°10 de la rue des Ecoles à Houdeng-Goegnies que nous nous sommes rendus. 

Très empressée, Julienne nous fit les honneurs de "la maison" l'ancien atelier de réparations, confortablement aménagé. A deux pas du bâtiment, "la voiture" des jours fastes, toute imprégnée de souvenirs, attendait notre visite. 

Mais voici que s'avance une vieille dame, au teint particulièrement basané sous les cheveux gris tirés en bandeaux. 

"Voilà maman, nous dit fièrement Julienne, c'est une authentique foraine, née Marie Florsenne, et dont bien des proches parents sont encore nomades à l'heure actuelle sur la terre de France". 

La vieille dame s'est assise à la table et tout en émiettant du pain pour ses oiseaux, elle prend part à la conversation. De temps en temps, elle quitte la table et revient les mains chargées d'albums, elle feuillette les pages et du doigt nous indique un lointain cousin dont le regard profond et noir dit assez les origines! 

Mais Julienne, déjà, a repris la parole, tandis qu'Ernestine à son tour nous sert fort aimablement la main. 

"C'est après avoir combattu à la guerre de 1870, que notre grand-père paternel vint s'installer à Houdeng-Goegnies. Les neuf enfants du ménage naquirent "en voyage", et c'est ainsi que notre père, Ernest Collin - et l'un de ses frères - virent le jour à Fontaine en pleine réjouissance de la ducasse de juillet. La petite ville de Fontaine n'a pas oublié tout cela, et tout récemment elle rendit hommage à notre soeur Germaine dont la friture foraine, installée sur la ducasse, abritait les descendants d'Ernest Collin." 

LE TEMPS A PASSE SUR TOUT CELA. 

Et notre amie Julienne, revenant sur ses souvenirs poursuit: "Nos parents contractèrent mariage, ici même, à Houdeng-Goegnies, il y a de cela... soixante-trois ans", précise Mme Ernest Collin dont les longues mains, un instant, abandonnent les mies de pain étalées sur la table. Son regard profond se pose encore sur l'album, et bien vite elle tend vers nous une photographie jaunie où son époux pose avec prestance face au portillon de son métier forain. Et Ernestine à son tour entre dans la ronde des souvenirs : "C'est en 1920 que nos parents firent l'acquisition de la balançoire. Le métier fut construit à Liège, aux entreprises Colette, le tout monté et décoré sur les indications de mon père. 

On vivait encore à ce moment sur l'impression de la victoire de 1918, et nos parents dénommèrent leurs installations foraines : "Balançoires Les Alliés". Quant à nous, petites jeunes filles toutes les trois, bien décidées à aider nos parents, nous nous attelâmes à la tâche, et l'uniforme que vous voyez sur cette photo devint notre tenue des grands jours". 

Et parmi les vieux souvenirs éparpillés sur la longue table, nous retirons une lettre jaunie, à en-tête imprimé et rehaussé d'une excellente reproduction de la Balançoire Les Alliés. Nous y distinguons nettement les huit nacelles, larges et profondes, en décor de fond quatre tableaux d'une belle envergure représentant des paysages marins. Au centre, voilà la grosse cloche qui annonçait la fin de la partie de plaisir, elle surmonte la caisse où Mme Collin, un peu sévère et toute à ses comptes, "oui, nous nous en souvenons" prenait place de longues, d'interminables heures. Et l'en-tête imprimé stipule en lettres rouges : "Installation moderne". - "Eclairage électrique". La lettre n'attend plus qu'à être datée, car en italique elle mentionne: Houdeng-Goegnies, le... 192...!

En petits caractères, sur le côté gauche de la feuille nous lisons: Imprimerie Jules Duriau, Trivières! 

C'est loin, tout cela ! Et cependant si proche, semble-t-il, lorsque notre pensée - sous le sortilège d'une photographie - fait un petit bond en arrière. 

EN ROUTE! 

"Et où donc vous menaient vos déplacements?" demandons-nous à la ronde.

Ici,  chacune, des  deux  soeurs  allait,  tour  à  tour,  faire jaillir ses souvenirs :  "Laetare à La Louvière,  Ducasse de Messines à Mons, Ducasse du Bois à Houdeng-Goegnies, de Restaumont à Ecaussinnes, au quartier de la Coulette à Braine-le-Comte, toutes les fêtes à Soignies, à Bracquegnies, à Quenast, à Tubize, à Maurage, à Leval, à Binche, à Morlanwelz (place du Marché et place du Préau), à Havré, à Braine-l'Alleud, dans une partie du Borinage et dans bien d'autres coins où, selon la recette, la Balançoire Les Alliés ne faisait qu'une saison." 

"Par exemple,  nous spécifie Julienne Collin, nous fûmes en 1920 les premiers forains à nous installer sur la place de Braine-le-Comte. Et là, dans   la bonne ville nous avons glané d'excellents souvenirs". 

"Mais hasardons-nous, vous faisiez là un bien dur métier?" 

"Oui, certes, nous confient les deux soeurs, toujours célibataires et entourant leur chère maman de grands soins; la vie n'est pas simple. Ce que nous en avons poussé des nacelles... démonté et remonté le métier. Nous avons à une certaine époque fait trois fêtes sur une même semaine; nos mains étaient en sang. Il faut dire aussi qu'au début l'orgue de barbarie s'actionnait encore à la main, et chacune de nous trois, à tour de rôle, devait moudre la musique pendant une heure. Pas question, vous le pensez de regarder les garçons. D'ailleurs, sévère, papa veillait à la bonne tenue des trois uniformes. Notre père était un personnage fort typique... particulièrement connu à la ronde et remarquable, coiffé dans toutes les circonstances de sa casquette de soie d'un genre unique à callot rond et visière plate. Et si nous trois on nous dénommait à la ronde "les filles des bèrlong'des" Ernest Collin était lui, le patron des Alliés..."

LA PART DU DEVOUEMENT 

Mais, demandons-nous, votre famille suffisait-elle à assumer tout ce travail de mise en place? 

Nous n'avions, poursuit Julienne Collin, qu'un seul domestique. Un bien brave homme dont nous évoquons la figure bien souvent. Il resta 33 ans au service de nos parents et son nom, Vital Cornet, n'était connu que de quelques-uns. Pour tous, notre domestique était "Collin", il faisait partie de la famiIle. D'ailleurs, son dévouement était sans bornes! C'est ainsi que peut-être nous lui devons la vie sauve! Car alors que des chevaux tiraient encore nos voitures - avant 1926 donc - un timon cassa à la roulotte principale au moment où nous allions nous engager sur le pont du canal à Bois-d'Haine. Les bêtes s'affolèrent et sans la maîtrise de notre domestique qui redressa à temps la tête du convoi, nous aurions été entraînés, corps et biens dans les eaux du canal. Et que de fois n'a-t-il pas prouvé son attachement. Par exemple, lors de la dernière guerre, nos parents lui conseillèrent de retourner travailler dans les fermes où, dans sa jeunesse, il avait occupé maints emplois. "Au moins, disait notre père, là-bas vous ne manquerez de rien". Non, rétorqua "Collin", je préfère avoir faim et rester avec vous tous !" 

Et lorsque plus tard, il se sentit bien près de la fin, alors que sa famille lui donnait l'assurance qu'il serait ramené dans sa terre natale, il murmura: "Rî de tout ça... De va avû yeusse, d'ouci à Houdè". 

En effet, précisent les deux soeurs, tandis que Mme Collin hoche la tête d'émotion contenue, notre domestique a retrouvé son maître Ernest Collin. Ils reposent côte-à-côte! 

LA FIN DU VOYAGE. 

"Et  qu'est  devenu  le  métier  forain  "Les  Alliés?" demandons-nous. 

"Notre père décéda en 1946, les bombardements avaient eu raison de sa robustesse, car l'un de nos neveux était élève à La Louvière à cette époque. Et lors du bombardement de la rue du Parc et des environs, il gagna La Louvière, quasi certain que son petit-fils avait été surpris. Mais l'enfant était à l'abri; cependant notre vieux père était à jamais ébranlé!" 

Lui, mort, plus question entre femmes de reprendre la route ! Le matériel fut revendu et remis en état par le nouvel acquéreur, le tout paraît-il fait encore de l'excellent service. 

-"Vous rappelez-vous le prix demandé pour une envolée?"

-"Oh ! oui, affirme Julienne ! Entre 1920 et 1925: enfants 0,25fr. grandes personnes 0,50fr.; les années suivantes 1fr. et 2fr.; puis après la libération 5 et 10fr. Mais, hélas ajoute notre spirituelle interlocutrice, de ces tarifs nous ne profiterons pas longtemps." 

Et nous gagnâmes la petite cour où les poules picoraient sous les marches menant à la voiture... prête au départ encore semblait-il. Avec les deux soeurs, nous avons pénétré dans la roulotte silencieuse, décorée de mille fantaisies glanées au fil des voyages. Ornée, aussi, de bibelots gracieux et rares que de toutes jeunes filles enchâssèrent-là avec leurs rêves ! 

Des diplômes attirent soudain notre attention, et Julienne devine notre curiosité.

"Oui, nous confie-t-elle, je me suis distinguée à plusieurs cours de langue, en sténographie aussi! Mais le travail et les déplacements régissaient finalement toujours notre vie." 

Et debout là, dans cette voiture foraine, écoutant les dernières confidences des "filles des berlong'des", nous avons cru percevoir de lointains échos d'orgue de barbarie.

Au moment où nous descendons le petit escalier de bois de la voiture, les deux soeurs nous tendirent la main afin de nous aider. Et soudain, en quelques brèves secondes, les uniformes marins nous passèrent sous les yeux, tout comme voici 30 ans, peut-être... 

V. Delcuve.

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04/04/2009

Funérailles de M.Léon Duray, sénateur-bourgmestre de Houdeng-Goegnies

Journal "Indépendance" - Samedi-Dimanche 16-17 juillet 1960.

 Voici quelques jours la commune d'Houdeng-Goegnies fut douloureusement éprouvée par la mort de son regretté et sympathique bourgmestre M.Léon Duray, décédé en son domicile rue des Trieux des suites d'une grave intervention chirurgicale. 

L'amabilité du défunt, sa serviabilité sans bornes, son amour sincère de la population lui avait acquis sans compter l'estime et la considération de tous. C'est pourquoi nombreux étaient ceux qui étaient venus rendre un dernier hommage à leur mayeur dont les funérailles eurent lieu jeudi après-midi. 

UN LONG DEFILE.

Dès 15 h. 30, une foule visiblement émue stationnait aux abords de la mortuaire située à l'Hôtel de Ville tandis que les murs de la façade se garnissaient au fur et à mesure de couronnes et de gerbes innombrables. Elles étaient garnies de rubans portant les noms des diverses sociétés patriotiques, sportives ou autres et portées par leurs délégués. Nous lisions entre autres: Le personnel communal à son bourgmestre regretté; les Enfants des écoles à leur mayeur. 

La Jeune Garde Socialiste, les commerçants du Trieu, l'Union des Bouchers et le personnel de l'abattoir, etc., etc. avaient tenu à fleurir la tombe du premier magistrat de la commune. 

Parmi les personnalités, nous notions; MM.Van Houtte, directeur général au ministère; Cornez, gouverneur de la province; Ponchau, commissaire d'arrondissement; Alexandre André, président du Conseil provincial du Hainaut; Eugène Debaise, sénateur; Van Walleghera, ancien député ; Gaston Hoyaux, député bourgmestre de Haine-St-Paul; le commandant de gendarmerie Gilson, commandant le district de La Louvière; l'adjudant Deblick, commandant de la brigade d'Houdeng; Havreux, commissaire de police. Nous notions de nombreux bourgmestres des environs parmi lesquels MM.Emile Herman, bourgmestre de Fayt-lez-Manage; Léon Roland de Thieu; Fidèle Mengal de La Louvière; Hamez de Thieusies; Florent Vienne, d'Ecaussinnes. De nombreuses communes avaient également envoyé des délégués, les dirigeants de nombreuses sociétés qu'il nous est impossible d'énumérer. 

M. ROCHEFORT PARLE AU NOM DE L'ADMINISTRATION COMMUNALE. 

A la levée du corps, M. Rochefort, conseiller communal, fut chargé par l'Administration communale de prononcer l'éloge funèbre du défunt. Après avoir retracé la carrière de M.Duray, l'orateur dit notamment: 

"Remplissant les fonctions de premier magistrat de la commune depuis 1934, Léon Duray veillait au respect scrupuleux des lois, à leur observance stricte par la voie de la persuasion, de la prévention aimable. Doué d'un caractère bon et serviable, il recevait avec la même aménité, le même désir de bien faire, tous les administrés, riches comme pauvres, faibles comme puissants. 

Depuis 25 ans, il présida avec dévouement, compétence, bonne humeur et énergie aux destinées de l'une des communes les plus populeuses du Centre. Dans l'exercice de son mandat il recherchait la ligne droite et avait horreur des complications fastidieuses. Doué d'un bon sens pratique et d'une belle santé intellectuelle, il parvenait à surmonter toutes les difficultés par un bon sens affiné et une bonne volonté toujours agissante. Le Conseil communal connaissant son grand dévouement à la chose publique l'appelle aux fonctions importantes d'administrateur de la société coopérative d'habitations à bon marché "Le Home Familial" et d'administrateur des intercommunales d'électricité, de récolte des immondices et des oeuvres hospitalières de la région du Centre. Dans chacune de ces sphères il apportait aux délibérations de ses collègues, une entente éclairée des affaires, une connaissance étendue des lois et coutumes de notre rouage administratif. Dans toutes les classes de la société il comptait de nombreux amis. Sous des dehors un peu rudes il cachait un coeur d'or et aucune souffrance ne le laissait indifférent". 

Et M. Rochefort de terminer en disant : 

"Cher bourgmestre, c'est le coeur étreint par une très vive douleur que je vous adresse au nom de la population houdinoise l'ultime adieu". 

LE DISCOURS DU DEPUTE HOYAUX. 

Avant de prononcer son discours et de parler au nom de la Fédération socialiste de l'arrondissement de Soignies, M. Gaston Hoyaux, député, tint à excuser de nombreux parlementaires retenus à Bruxelles par les événements douloureux que traverse actuellement notre pays. Puis il poursuit: 

"Je viens à ces funérailles émouvantes qui apparaissent comme une  touchante  et  grandiose  manifestation  de  douloureuse sympathie et de vénération populaire m'incliner avec une respectueuse émotion et une fraternelle angoisse devant le cercueil de notre brave ami et grand militant, Léon Duray. La population de Houdeng-Goegnies est aujourd'hui sous le coup du deuil le plus cruel qui pouvait l'atteindre. Elle perd un bourgmestre entièrement dévoué à la mission qui lui était confiée. Elle perd un homme qui pensait surtout au sort des autres hommes. Nous partageons la profonde détresse de toute une population éplorée qui continue à témoigner à notre grand disparu une vive sympathie, une grande estime et une indéfectible affection.

Le parti socialiste perd un militant dont la carrière fut digne de la noble cause à laquelle il consacra une vie de labeur, d'abnégation et de droiture. 

C'est pourquoi nous sommes ici émus par la pensée de cet hommage socialiste rendu à celui dont la vie fut noble dans sa sincérité et dans sa foi inébranlable du pouvoir convaincant de la justice, de la vérité et de condition humaine. Tous ceux de sa génération, si nombreux aujourd'hui autour de lui savent que le P.S.B. perd un militant d'initiative et d'action pratique". 

Et M. Hoyaux de poursuivre : 

" Léon Duray n'était pas tapageur ni prétentieux, ni orgueilleux. Il parlait peu et simplement mais il était opiniâtre à la tâche et depuis qu'il présidait aux destinées de sa commune il le faisait en gardant l'esprit tendu vers le sens administratif idéal en réglant son travail de façon à ne pas perdre ni temps ni peine mais avec la volonté de fournir sa part quotidienne à la besogne commune. En ces moments si angoissants pour nous, moments si pleins d'inquiétude en raison des événements qui se passent dans la république du Congo, je pense à notre ami et à sa maladie qui peut frapper les plus robustes, les plus tenaces. Léon Duray fut toujours merveilleux d'énergie. Il a participé à la lutte du P.S.B. avec ténacité et droiture". 

Et M. Hoyaux de conclure par ces mots: 

"Un poète a dit que les morts servent les vivants par les exemples qu'ils laissent. Notre brave Léon Duray laisse à tous ceux qui l'ont connu des exemples de travail, de bonté et de sincérité dont nous devons nous inspirer. Il est des hommes qui ne meurent pas tout entier. Léon Duray est de ceux-là." 

LE CORTEGE 

Un long cortège se forma ensuite, tandis que le cercueil recouvert des couleurs nationales fut déposé sur le corbillard. Les cordons du poêle furent tenus par les principales personnalités. En tête marchaient les membres de l'Administration communale et le personnel communal. Puis vint le personnel, enseignant accompagné des enfants des écoles. Ensuite une délégation des orphelins de Morlanwelz. Puis dans l'ordre vinrent: l'Intercommunale Hospitalière du Centre; le parti socialiste belge, arrondissement de Soignies et la section locale de Houdeng-Goegnies; l'Oeuvre de l'Enfance ; le Hôme Familial ; tous les drapeaux et emblèmes précèdent la Fanfare Ouvrière des Deux-Houdeng. Les innombrables fleurs et couronnes furent portées par les délégués respectifs des groupements présents.

Derrière le corbillard s'étendait un long ruban d'amis et de connaissances ou tout simplement d'Houdinois accompagnant leur mayeur à sa dernière demeure.

Lentement le cortège s'achemina en direction du cimetière où tous les amis de Léon Duray défilèrent une dernière fois devant la dépouille mortelle du défunt, tandis que la Fanfare jouait en sourdine l'"Internationale". Lorsque le cercueil descendit dans le caveau familial, les trompettes sonnèrent "Aux Champs". La pluie se mit à tomber à partir de ce moment.

Ainsi se terminèrent les obsèques de M.Léon Duray. La population houdinoise conservera pieusement la mémoire d'un homme de bien, d'un travail leur courageux et probe, d'un apôtre épris de liberté et de progrès. A son épouse et à ses enfants, "Indépendance" présente l'expression de ses vives condoléances. 

Albert Acou.

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02/04/2009

Aux deux Houdeng - Homme du jour, homme d'hier: El Choux

Journal "Indépendance" - Vendredi 8 janvier 1960.

En début d'année, des interrogateurs, curieux, réalistes, prospectent les villes et villages, recherchant l'Homme-du-Jour, traquant l'Homme-de-la-rue, pour connaître leurs impressions sur le bilan du récent passé, leurs souhaits et leurs espoirs sur le proche avenir. 

Puis cet Homme-du-Jour, cet Homme-de-la-rue disparaissent, se fondent dans la masse et le souvenir... 

Et si nous choisissions un homme d'HIER? en le choisissant précisément parce que sa vie ne fut point banale, ni ses confidences, ni ses opinions, et parce que son souvenir reste vivace, à peine estompé parmi ses nombreux amis d'hier et d'aujourd'hui.

Un tel homme, nous l'avons, les gens en parlent toujours dans le magma de ruelles agréables, coquettes qui s'ouvrent dans les débuts du populaire et mitoyen "Trieu-à-Vallée", comme pour vous inviter à pénétrer dans les cours et jardins proprets, accueillants. Et là vécut cet homme. 

Son nom? Ses prénoms? Qu'importe ! Bien peu de gens les connaissent, alors que tout le monde disait et redit : "EL CHOUX". 

El Choux, Emile-du-Choux; en fait une fidélité aux traditions dans le domaine des sobriquets aurait dû préciser Mile-du-Marchand-d'Choux, en raison du sobriquet hérité de son père, tenancier d'un salon disparu; un salon où, à la lueur de lampes à pétrole qui se balançaient en cadence des jouvencelles d'autrefois, - Oh! Avant les cinémas, les éclairages et les orchestre modernes - allaient apprendre à danser, au son d'un "harmonica" nasillard. 

Emile hérita du sobriquet paternel, mais ne continua ni la tradition du commerce légumier, ni la vulgarisation de la chorégraphie : tout jeune, à peine ses Pâques faites, il était KERBENNIE. 

Kerbènnie au temps où les gayoles n'existaient pas, au temps où les femmes descendaient au fond. Ce qui lui valut mainte aventure marquante. Nous en choisirons deux dont le recul du temps adoucit, tempère les âpretés pénibles, quoique situées  la... belle époque. 

DESCENTE A L'BALANCE 

Constituant déjà un progrès sur les longues échelles, au système de remonte et de descente dans les puits de mine était désigné par des mots descriptifs : "A l'balance", système simple et ingénieux à la fois mais générateur de dangers multipliés puisqu'il reposait sur l'adresse et l'agilité d'ouvriers parfois si fatigués - lesquels devaient sauter d'une plate-forme à l'autre à la fin de mouvements de va-et-vient verticaux, en un obsédant chassé-croisé d'hommes montant, d'hommes descendant, sautant au-dessus, sautant en-dessous, se frôlant... 

Or, les courses des éléments de la balance ayant été portés jusqu'à 9m., EL CHOUX fut l'instigateur d'une grève pour revendiquer la réduction de la course à 6 m. Des grévistes alors, au siècle passé ! Des révolutionnaires. En dépit des moyens pauvres, les ouvriers tinrent bon, et remportèrent la victoire. 

ENN'TAILLE DES 80 CARS. 

Producteurs d'élite, EL CHOUX et ses "Hommes de coupe" avaient mérité une considération particulière de la part de leurs chefs. 

Or un certain jour (au fond de la fosse, on dirait mieux une certaine nuit), une solide jeune femme, porteuse de la "gauge" commune, car les ouvriers payaient leur huile alimentant leurs crachets, n'avait pu se retenir de taquiner le solide et bel homme qu'était L'CHOU. 

Celui-ci se regimba, d'ailleurs modérément, faisant fi, malgré tout, des incitations de ses camarades à... corser sa réaction: au travail, pas de bagatelle, pas d'histoires. Mais si courte que fut la riposte, le porion survenant surprit le contrecoup et, discipline logique, la sanction tomba: rapport et amende ("in chonquième" de triste mémoire). Furieux de cette excessive sévérité, EL CHOUX et ses équipiers jetèrent leurs outils sur un char plein et entreprirent le retour. Un autre hasard, plus favorable, voulut sur le chef-porion vit les outils passer sur le char et les reconnut. Alors, sursautant, il clama: " Bon dieu d'bon dieu, bie c'est l'taille du Choux.'I y a l'aubun " et il se précipita, finit par pacifier, concluant à l'adresse du porion zélé: "Vos n'pinsez nie, Maloteaux, enn'taille de 80 cars ", soulignant qu'une équipe aussi productrice méritait des égards. 

OUDARNIK... STAKHANOV 

De son temps, et EL CHOUX en parlait avec une gentille ironie, lui et ses compagnies auraient mérité sans conteste, la qualification flatteuse d'OUDARNIK, ce producteur d'élite de nos frères slaves. Et ils connurent bien avant que ses camarades super-démocrates ne portent aux nues leur fameux... étalon de mesure du travail STAKHANOV, ils connurent son équivalant, en tant que valet du patron, et qu'ils qualifiaient alors: L'HOMME CHEVAL. 

Il intervenait comme expert quand une équipe, une "taille" se plaignait de ne pas parvenir (c'était au triste temps des marchandages décevants), à gagner leur journée en raison de difficultés techniques : l'Homme-cheval, un costaud, reposé, méfiant, venait un jour s'essayer à la tâche, s'y monopoliser; puis il témoignait du bien-fondé ou de l'inanité des plaintes ouvrières - dangereuse référence s'il en était ! 

Notre rude et spirituel Kerbennie, au fil des jours nous conta mainte autre anecdote, mainte pratique inhumaine de cette "Belle Epoque" si dure pour nos travailleurs, surtout ceux du sous-sol. Nous n'en prélèverons que deux courtes histoires: 

L'ARBRE-A-L'OURS. 

Au carrefour Brichant-Trieu-à-Vallée - où actuellement se dresse une cabine électrique, et où un mur, un solide perré enrichi d'une belle pierre commémorative élargit le trottoir, le terrain fort dénivelé se maintenait autrefois grâce aux racines d'une haie archaïque, au centre de laquelle se dressait un arbre mémorable ; il servait de repère aux jeunes et vieux du voisinage, qui s'y rassemblaient, s'y appuyaient, y cherchaient l'ombre, et devisaient... Jusqu'au jour où un feu de broussailles malencontreusement allumé au pied, et activé par la cheminée du tronc évidé, le rendit caduc, et dangereux, et provoqua sa suppression. Pour les vieux-vieux, c'était l'ARBRE-A-L'OURS. 

Là en effet venait se fixer notamment lors des historiques Ducasses du Bos, qui voyaient se succéder tout au long du chemin du bois : bateleurs et mendiants, échoppes, éventaires, camelots et baratineurs... là venait se fixer le montreur d'ours itinérant. 

UN DES PONTS CELEBRES. 

Quand le chemin de fer de Soignies, tout récemment mis en catalepsie jeta son pont au-dessus du chemin du Trieu-à-Vallée, à l'orée du hameau du Blanc-Pain, un oncle du CHOUX, de sa profession "WATCHOU", vint installer un café; et comme il était rehaussé dans le monde de ses amis du sobriquet succulent et plaisant de "Brin d'Tchie", le cabaret et le pont se désignèrent bientôt sous les signalements bien faciles aux mémoires wallonnes : El cabaret Brin T'chie, El Pont Brin T'chie. 

Le cabaret par la suite conquit une autre notoriété, grâce à un exploitant aussi authentiquement wallon de son nom, sa bonhommie et sa profession: El Candjoû, mais le pont lui a reconduit sa désinence première, ajoutant un élément estimable à la savoureuse Petite Histoire de ces faubourgs de Houdeng: le Trieu-à-Vallée et le Blanc-Pain. 

El Pont Brin T'chie ! Maintenant que sans horaire et sans trains, dans le silence de ses rails rouilles il peut rêver au coin du grand bois, n'évoque-t-il pas tous ces héros rabelaisiens dont le souvenir persiste ; El Choux, El Petit Fernand, Le Pétrole du Pont-du-Sart, Myen du Garde, Marie-Paule et son Bouc. 

El couzau du Djo.

16:45 Écrit par Petit Loup dans Personnalités | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : el coux |  Facebook |